La Route, Cormac McCarthy

Publié le par émi-lit



Ce n'est pas vraiment ma dernière lecture en date, mais c'est un livre marquant sur lequel je voulais faire un billet depuis un moment. Tâche plutôt ardue, je vous l'annonce, car que dire de plus sur ce roman qui a été encensé par la critique, a reçu l'honorable prix Pulitzer, et dont les blogueurs et avis de lecteurs ne tarissent pas d'éloges...

Ce livre, c'est La Route de McCarthy, qui n'a pu vous échapper sur les présentoirs de toutes les librairies depuis plus d'un an !


Je vais faire court pour résumer cette histoire que tout le monde connaît désormais, et qui de plus, tient en assez peu de mots : un homme et son fils marchent sur une route en direction du Sud, démunis, désœuvrés, ils semblent être les rescapés et les derniers survivants d'une catastrophe apocalyptique. 


Le malaise vient dés les premières pages. Cet homme seul avec son fils déambulent sur une route au milieu de nulle part, au milieu de ce qui semble être un no man's land, une terre desséchée, aride, brûlée, un sol où plus rien ne peut pousser ni vivre. La nature n'est plus. Plus aucune couleur. Les seules couleurs du roman seront le noir et tout un dégradé de gris... le gris des cendres, le gris des arbres morts, le gris du ciel orageux, le gris des vêtements usés et dépouillés, le gris des visages épuisés et sales... Tout est gris, infiniment gris et désespéré.

Pas de lumière, pas de lueur d'espoir, peu de vie. Qu'est-il arrivé exactement sur cette terre ? On ne le saura pas, mais on peut supposer qu'il s'est passé quelque chose qui a dû sonner comme « la fin du monde », ou la fin d'un monde, celui dans lequel nous vivons. A partir de cette hypothèse, on pourrait basculer dans la dimension fantastique, ou dans un récit de science fiction... mais dans le roman de McCarthy, tout apparaît comme bien réel, tout à coup, cette fin du monde semble tout à fait plausible pour le lecteur... étrange malaise. Catastrophe climatique, guerre qui a tout ravagé, on ne sait pas exactement ce qui a eu lieu, mais on prend conscience que cela pourrait arriver (se poser quelques minutes sur les actualités nous en convainc assez rapidement). Et que, oui, par mimétisme, on pourrait être, comme ce père et son fils les derniers survivants de cette catastrophe. Alors que ferait-on ? Comment survivrait-on ?


Nous voici pendant près de deux cents pages à suivre les pas de l'enfant et de son père. Avec eux, on ressent toutes leurs peurs, et surtout celle de mourir : de faim, de soif,  de froid, tués par les méchants... la mort guette à chaque page, à chaque pas qu'ils font sur cette fameuse route qui doit les mener vers plus de soleil, de lumière et de chaleur, certainement vers une renaissance du monde. Ils ne sont pas totalement seuls, leur cheminement est ponctué de rencontres, mais chacune de ces rencontres suscite en premier lieu la menace et la méfiance dans ce monde dévasté et dangereux. Et puis parfois, au détour de ces rencontres, un dialogue, l'auteur fait alors revivre avec talent la tradition des dialogues philosophiques, mais ne l'oublions pas,  sur fond d'apocalypse...

Défaire le campement, partir vite avec ce caddie pour seuls biens, se cacher sous terre, dans un abri découvert par hasard, ne jamais rester longtemps au même endroit, voler, piller, tuer pour survivre. Ils en sont réduits à cela. On peut se demander, à quoi leur sert-il de vouloir survivre dans ce monde presque anéanti ?  Mais voilà, ils portent le feu, ce sont les « gentils », les rescapés de ce que l'humain a de bon, et justement, d'encore humain...peut-être seront-ils la renaissance d'un nouveau peuple, moins barbare, plus réfléchi, dont cet enfant fragile et mature serait  le nouvel emblème s'ils parviennent dans le Sud, prometteur de plus de lumière et de vie.


Encore un livre qui fait réfléchir et dont on ne sort pas indemne. J'ai pourtant eu beaucoup de mal au début avec le style de l'auteur (je trouvais que les phrases étaient parfois longues et mal construites, avec beaucoup de répétitions - effet de la traduction ?) et puis j'ai finalement bien accroché et trouvé que ce style correspondait assez bien au propos. On est proche de la parabole et de la fable lors des dialogues courts et concis entre le père et son fils. A d'autres endroits, l'écriture est sèche, hachée, aride et violente... reflet de cette route et des paysages traversés.

Je suis entrée dans ce récit progressivement, mais j'ai eu du mal à en sortir. Je ne l'ai pas lu d'une traite, trop violent, trop glauque et trop sombre pour y rester plongée trop longtemps de suite. Mais ces images de désolation, le lien extrêmement fort entre ce père et son fils, les sentiments humains qui restent malgré tout ce qui meurt, les questionnements sur le Bien et le Mal, sur ce qu'est l'humain, ce dont il peut être capable, dans le pire comme dans le meilleur, la question de l'existence de Dieu... tout cela n'a pas fini de me hanter pour l'instant.


Un prix Pulitzer hautement mérité !


Quelques extraits... :


« Même si on avait su quoi faire on n'aurait pas su quoi faire. On n'aurait pas su si on voulait le faire ou pas. Supposez que vous soyez le dernier qui reste ? Supposez que vous vous soyez fait ça vous-même ?

Vous souhaitez mourir ?

Non. Mais je pourrais souhaiter être mort. Quand on est en vie, on a toujours ça devant soi.

Ou vous pourriez souhaiter n'être jamais né.

Eh bien. Les mendiants ne peuvent pas faire les difficiles.

Vous pensez que ce serait trop demander.

Ce qui est fait est fait. De toute  façon ça ne rimerait à rien de vouloir du luxe par les temps qui courent.

Sans doute que non.

Personne ne veut être ici et personne ne veut partir. Il leva la tête et regarda le petit de l'autre côté du feu. Puis il regarda l'homme. L'homme voyait ses petits yeux qui l'observaient à la lueur des flammes. Dieu sait ce que voyaient ces yeux. Il se leva pour remettre du bois sur le feu et écarta  les braises des feuilles mortes. Les étincelles rouges s'élevèrent en frémissant  et s'éteignirent là-haut dans le noir. Le vieillard but le reste de son café et  posa le bol devant lui et  se pencha, les mains tendues vers la chaleur. L'homme l'observait. Comment saurait-on qu'on est le dernier homme sur terre ? dit-il.

Je ne crois pas qu'on le saurait. On le serait, c'est tout.

Personne ne le saurait.

Ca ne fait aucune différence. Quand on meurt c'est comme si tout le monde mourrait aussi.

Je suppose que Dieu  le saurait. N'est-ce pas ?

Il n'y a pas de Dieu.

Non ?

Il n'y a pas de Dieu et nous sommes ses prophètes. »


« Quand ils repartirent il était très faible et malgré tous ses discours il était plus découragé qu'il ne l'avait jamais été depuis des années. Souillé de diarrhée, courbé sur le caddie. De ses yeux caves et hagards, il regardait le petit. Une nouvelle distance entre eux. Il le sentait. Au bout de deux jours ils arrivèrent dans une région où étaient passées les tempêtes de feu, laissant kilomètre sur kilomètre de brûlis. Dans la chaussée un agglomérat de cendre profond de plusieurs centimètres où il était difficile d'avancer avec le caddie. Le macadam au-dessous avait gonflé dans la chaleur puis était retombé. Il s'appuyait sur le caddie et regardait la longue ligne droite de la route. Les minces fûts des arbres tout le long. Les cours d'eau une boue grise. Une terre carbonisée, une terre de rien. » 


Une remarque négative quand même : l'édition de poche est truffée de coquilles (mots oubliés, fautes de frappe, etc) et c'est assez désagréable !

 

Je vous dirige vers l'avis de Leiloona qui a beaucoup aimé aussi, et celui de Stephie, intéressant également car son point de vue est différent.

 

 

Pour les images insérées dans l'article : ce sont des oeuvres de l'artiste allemand Anselm Kiefer.


La Route, Cormac McCarthy, Editions Points, 2009


 

Publié dans Récits

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mélisande 11/09/2009 15:08

et bien je vois qu'on partage exactement le même avis sur ce livre !!! un excellent ouvrage, où l'on plonge totalement, se sentant parfois nous-même au bord de la fin du monde. je te rejoins aussi sur les coquilles et autres fautes de frappe, il s'agit de l'édition "Points" ? c'est impressionnant d'avoir laissé passer tant de fautes ! cela dit, cela rend le roman encore plus dérangeant !

émi-lit 14/09/2009 08:11


Oui c'est aussi l'édition Points... Et je trouve ça assez incroyable de laisser autant de coquilles !
Roman bouleversant, auquel on pense encore longtemps après !
Bienvenue ici Mélisande ! Je suis allée faire un tour chez toi et félicitations pour tes croquis !


Theoma 09/07/2009 16:16

Dans la PAL, à te lire je m'en réjouis !

Pimprenelle 06/07/2009 18:29

Bizarrement, ce livre ne m'attire pas...

émi-lit 06/07/2009 23:54


Je comprends Pimprenelle, il faut être prêt à lire ce genre de livre.
Lilly, si tu en as envie, il se lit assez rapidement, même s'il faut un peu s'accrocher au début, comme l'a dit Leiloona.
SBM, tout à fait d'accord avec toi !


Lilly 06/07/2009 10:59

Je le lirai, je sais que je vais l'aimer. J'ai été surprise récemment de découvrir qu'il est très bref, je m'attendais à un pavé.

Leiloona 06/07/2009 10:10

Je partage complètement ton avis : j'ai eu du mal à entrer dans ce livre à cause de son style pour ensuite me plonger à corps perdu dans l'intrigue.