L'équarrissage, Lorette Nobécourt

Publié le par émi-lit






Tout d'abord la petite histoire du choix du livre...

La couverture de ce petit livre ne m'a pas échappé sur les étals de la librairie... Un pastiche de la magnifique Vénus de Boticelli, cela interpelle. La voici les entrailles ouvertes et toute pixelisée ! Intrigant. Pourquoi ouvrir ainsi l'emblème de la pureté ?

Ensuite le titre : L'équarrissage, d'accord, Vénus est équarrie. Mais pourquoi ? Bref, une première de couverture assez originale qui m'a attirée. Et puis l'auteur, Lorette Nobécourt que j'avais envie de redécouvrir : d'elle, je n'ai lu que La Démangeaison il y a une dizaine d'années, mais je me souviens avoir beaucoup aimé ce récit qui raconte l'histoire d'une femme rongée par  une maladie de peau, une histoire de corps qui souffre...

Et enfin, je fais généralement confiance aux petites éditions Mille et une nuits, dont les couvertures sont souvent créatives et alléchantes !


J'ai donc lu ce petit OLNI - sorte de récit autobiographique -  et... ce livre est un peu spécial, c'est le moins qu'on puisse dire. J'ai aimé cette lecture, mais en parler est difficile car c'est un texte très personnel. Pas vraiment d'histoire, un seul personnage (la narratrice qui est la voix de l'auteur), ce n'est pas une fiction.

Dans ce texte, la narratrice relate une expérience d' « équarrissage » : ce qu'elle entend par ce terme réservé normalement aux animaux, c'est en quelque sorte une introspection du corps et de l'esprit. Cette expérience lui a « sauvé la vie » à un moment où elle était hantée par le suicide...

Voici la définition de l'équarrissage qu'elle nous donne :

« Il m'est arrivé ce qui arrive à chacun : il y eut un soir où la jeunesse expira.

C'est dans  cet été effroyable de souffrance que ma conscience s'est trouvée mise à nu. Oui j'ai été équarrie, et ce n'est pas rien parce que c'est justement comme de naître.

A force d'être agacée par les couteaux de la raison la peau de la conscience se fend. J'ai connu cette sorte d'équarrissage.

L'équarrissage : lorsque la peau se fend écorchée par les différents écarts entre ce qui devait être et ce qui est. Une échancrure ouverte et qui laisse la mort s'immiscer qui gangrène nos paquets spongieux d'illusions, nos croyances et notre étourdissement. [...] la peau se retourne comme un gant sur la conscience à vif. »


Bien sûr le texte est violent et glauque, mais bien écrit et il pose des questions profondes sur l'impossible, ou tout au moins le difficile saisissement de soi. Le corps a une place importante. De nombreuses pages m'ont évoqué les peintures de Francis Bacon : l'ouverture du corps humain, son déchirement, montrer l'intérieur, le découper au scalpel.


                                                                                                    

 

Regarder au fond de soi, c'est aussi ouvrir son corps. Corps qui se charge parfois (ou est chargé) de retranscrire nos émotions, nos pensées, notre lassitude. Le corps était déjà le sujet de son premier roman, on retrouve ici les mêmes thèmes, ce n'est pas un hasard puisque les deux textes ont été écrits à peu d'années d'intervalle .

Chez cet auteur, j'aime que esprit et corps soient liés. Maux mentaux qui se glissent dans le corps, que les mots se chargeront encore de retranscrire à l'extérieur. Extirper les maux de son corps, c'est aussi extirper les maux de la tête, et les mots de la pensée. Tout cela est lié. Or le corps, et la liaison corps/esprit est assez peu évoquée dans notre littérature, certainement dû à l'opposition corps/esprit qui a fondé notre pensée et notre culture et dont il est difficile de se détacher. En cela, ce livre m'a aussi fait songer à certaines œuvres d'Artaud, qui évoque beaucoup le corps, et souvent avec violence et acharnement. Poétique du corps, littérature « anatomique » en quelque sorte. Dans les deux cas, on passe par la deconstruction du corps, ou d'une partie de soi pour pouvoir renaître.


J'avis prévenu, ce n'est pas facile de parler de ce petit livre. En relisant mon commentaire , je m'aperçois qu'il peut paraître très abstrait. Le texte est assez imagé (images du corps, vocabulaire biologique et anatomique, celui de la maladie est très présent aussi), difficile d'en rendre compte. Mais j'y ai trouvé une certaine beauté, un peu de poésie dans cette façon de s'ouvrir, de se déchirer, et puis finalement de s'apaiser. Récit d'une écorchée vive, d'une souffrance in extremis. Sauvée de peu par cet équarrissage, et on peut comprendre aussi, par la mise en mots de cet équarrissage, l'écriture salvatrice.



Publié dans Récits

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Mariel 17/06/2009 18:59

Comme Vylène, j'aime beaucoup ta façon de parler des oeuvres lues...C'est toujours un plaisir! Tes écrits sont "riches"...
Rien à voir, mais je t'ai taguée! (tu n'es bien sûr pas obligée de répondre à l'invitation)

émi-lit 18/06/2009 20:29



Merci Vylène et Mariel. Vos compliments me touchent beaucoup...
Vylène : le livre dont tu parles c'est Contes carnivores de Bernard Quirigny, c'est un recueil de nouvelles fantastiques. Je ferai un article dessus prochainement, mais j'aime lire les
recueils de nouvelles de façon décousue, en piochant de temps à autre dedans, ce qui fait que je ne l'ai pas encore terminé. Ne peut-on lire tes avis de lectures quelque part ?
Mariel : chouette pour le tag, j'y répondrai dans le week-end !



Vylène 17/06/2009 10:47

Un très beau billet.Mais c'est une récidive assez courante sur ce blog où je fais de réguliers détours non pas tant pour nourrir une PAL que parce que j'aime cette façon poétique et particulière de parler des livres et des lectures.
Ceci dit, nous avons beaucoup de lectures en attente commune...
Et j'attends et surveille un billet sur les contes omnivores ou carnivores qui étaient à un moment inscrits dans les lectures en cours. Je ne me souviens plus du titre exact comme vous l'aurez remarqué et serait-il possible de me le rappeler svp? Merci encore.

Leiloona 16/06/2009 13:44

C'est un joli billet, mais je ne pense pas avoir besoin et envie de lire cette histoire. ;)

émi-lit 17/06/2009 10:44


Je comprends tout à fait. J'ai apprécié car je connais un peu l'oeuvre de l'auteur, mais ce n'est vraiment pas un bon livre pour la "découvrir"  !