Un Homme, Philip Roth

Publié le par émi-lit



 


Un Homme est une de ces lecture marquante et poignante, qui donne à réfléchir et dont on ne  sort pas indemne. Et aussi une lecture qu'il est difficile de commenter tant ce livre sonne juste et frôle une certaine perfection dans le fond comme dans la forme. En le commentant, j'ai l'impression de le toucher, de le dénaturer et de l'abîmer un peu...

Un homme, c'est cet homme dont on va lire la vie à reculons en commençant par la fin : la scène initiale du roman est celle de son enterrement.  Le titre original est Everyman, la traduction le rend par Un homme, on pourrait ajouter Un homme comme les autres, sous-entendu, nous propose certainement Philip Roth, comme vous et moi, vous le lecteur, moi l'auteur. On ne saura jamais le nom de ce personnage. Identification plus facile pour le lecteur ? Pour l'auteur ? Celui-ci explique dans une interview que son personnage «  n'a pas de nom tout simplement parce que [il a] écrit le premier jet en oubliant de lui en donner un. » Un simple oubli dont l'effet fonctionne admirablement bien...

Le roman raconte une vie, mais il est aussi une interrogation sur la vie, la vieillesse, la maladie et la mort. Ces thèmes essentiels de la condition humaine, ces questions universelles et intemporelles, sont transposées ici à travers la vie de cet homme juif américain né en 1933 à Newark, dans le New-Jersey (tout comme Philip Roth...). Le récit est rythmé par les différentes opérations chirurgicales que subira le protagoniste tout au long de sa vie. La première est un souvenir d'enfance. L'auteur explique ainsi ce projet assez inhabituel et plutôt original : « Ecouter le corps malade, raconter la vie d'un homme non pas à travers ses succès ou ses amours, mais à travers les différentes maladies qui l'ont affecté tout au long de sa vie et qui le mènent finalement à la mort. »

C'est principalement dans ses relations avec ses proches (ses parents, son grand frère Howie, ses trois femmes, ses trois enfants dont deux avec lesquels les rapports sont complexes et détériorés) que le lecteur appréhende, connaît puis s'attache à ce personnage. Ce qu'il a raté, ce qu'il a réussi, ou plutôt ce qu'il pense avoir raté ou réussi. Le temps passe, il s'interroge, et nous avec : a t-on une deuxième chance, peut-on revenir sur les actes commis ? On s'accommode de ce qui est là, ici et maintenant (c'est-à-dire la vie qu'on a mené - ou là où la vie nous a menés).

La vie passe, arrivent en fin de course la vieillesse, la maladie. Avec la vieillesse, la perte du pouvoir de séduction qui donne lieu à une formidable scène du roman, pleine de dérision et d'humour et en même temps de tristesse et de désolation où l'homme tente vainement une approche de séduction avec une femme beaucoup plus jeune que lui. Vieillir, c'est quitter peu à peu la vie et s'approcher de plus en plus près de la mort... La mort c'est la fin, pour Philip Roth. La fin de la vie, après quoi on ne sera plus là pour réparer les erreurs. Et ce personnage a peur de la mort, bien sûr la peur de disparaître et de ne plus être de ce monde, mais surtout la peur de ne pas avoir eu le temps de résoudre ce qui n'allait pas (le conflit avec ses deux fils par exemple).


Subtilement, Philip Roth amène son lecteur à réfléchir à son tour sur la vie, la vieillesse, la maladie et la mort. En lisant ce récit de vie, on lit un peu de sa propre vie, un peu de celle des autres, de celle des gens qu'on connaît, un peu de vie humaine  en somme. Les questions se bousculent alors : qu'est-ce qu'une vie ? Que signifie accomplir sa vie ? Est-ce aimer, fonder une famille, être aimé par ses proches, autant qu'on peut les aimer, travailler, être passionné par son métier, ou l'exercer bien, enfin du mieux qu'on puisse, être apte à vivre en société, à tisser des liens sociaux ? Qu'est-ce qui créé les liens entre les êtres, pourquoi les défait-on à certains moments de la vie ? ... Autant de questions en suspens.


On ne referme pas ce livre tout à fait de la même façon qu'on referme les autres. Il laisse une empreinte chez le lecteur. Il faut un temps de silence après cette lecture, une pause... peut-être le temps du deuil suite à l'enterrement de ce personnage anonyme auquel on vient d'assister.

L'écriture est claire et limpide, le roman se lit rapidement, d'un trait. Rien en trop, rien ne manque, même si c'est une traduction (ou plutôt et même dans la traduction).

Il paraît que ce n'est pas le meilleur roman de Philip Roth... cela je ne peux le savoir car c'est le premier que je lis. Mais si ce n'est pas le meilleur, Un Homme me donne bien envie de le chercher et de le trouver parmi les 27 autres livres de Philip Roth.


Un court extrait (p.85) qui relate un moment précieux, émouvant et grave  en peu de mots entre l'homme et sa fille :

Elle l'avait rejoint sur la côte pour l'assister et, malgré son bon sens et sa lucidité, elle ne savait que revivre les difficultés résultant du divorce de ses parents, et avouer à son père son vieux rêve tenace de les voir se réconcilier, lui et sa mère - réconciliation qu'elle avait appelée de ses vœux plus de la moitié de sa vie. « Mais on ne réécrit pas l'histoire », lui dit-il doucement ; il lui massait le dos, lui caressait les cheveux, la berçait doucement dans ses bras. « Il faut prendre la vie comme elle vient. Tenir bon et prendre la vie comme elle vient. Il n'y a pas le choix. »

 

Un Homme, Philip Roth, traduction de l'américain par Josée Kamoun, Gallimard, 2007.

Liens vers des entretiens accordés par Philip Roth lors de la parution du récit :

- Télérama

- Le Nouvel obs

 

 


 

Publié dans Récits

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Marie-Lorraine 12/10/2009 19:22


Ce que j'ai trouvé le plus beau dans ce livre c'est l'avant dernière scène, quand le "héros" visite le cimetière où nous savons, nous lecteurs, qu'il sera enterré, vu que le roman commence par là.
Cette rencontre avec celui dont le métier est de creuser les tombes avec un immense respect est magnifique. La "conversation" qu'il a avec ses parents "les os" qui lui donne le courage de continuer
d'avancer est, à mon sens pleine d'espoir.


Loun 21/06/2009 16:00

Bienvenue dans ma PAL, petit Roth...

Marie Lino 02/06/2009 16:39

Lu et beaucoup beaucoup aimé! J'ai posté un billet sur mon blog. Un grand merci à toi pour cette émouvante lecture!!!

émi-lit 02/06/2009 22:35


Ravie de t'avoir fait découvrir cette oeuvre, et surtout que tu l'aies également beaucoup appréciée !


Marie Lino 28/05/2009 18:45

Ca y est! "Un Homme" a rejoint ma PAL hier soir...
Par contre, je vais devoir attendre car j'ai un gros pavé à lire avant!

calypso 27/05/2009 11:38

Je n'ai jamais lu Roth, celui-ci me tente bien !

émi-lit 27/05/2009 14:50


Il est court en plus ! Pour découvrir un auteur c'est mieux qu'un pavé !