Récits

Vendredi 18 décembre 2009 5 18 /12 /2009 15:37

http://imados.fr/history/bella-ciao_couv.jpgSi j'ai choisi ce livre dans l'opération Masse Critique de Babelio http://www.babelio.com/images/ico_apropos.jpg, c'est avant tout à cause de son titre... Bella ciao pour moi c'est : l'Italie, et donc de nombreux souvenirs de vacances, Cinecittà, la Fontaine de Trevi et bien sûr le refrain entêtant de la chanson des partisans. Il ne m'en a pas fallu plus pour imaginer un roman qui se passerait dans un petit village du sud de l'Italie, ou en Sicile, avec des mamas en noir, et puis tiens, pourquoi pas des histoires de familles à l'italienne en pleine campagne sous un soleil harassant. J'ajoute que je ne connaissais pas du tout l'univers d'Eric Holder avant de découvrir ce roman.
En lisant la quatrième de couverture, je m'aperçois vite que je ne suis pas tombée si loin : l'histoire a l'air de se passer à la campagne, il y est question de vignes, de pins, de travail manuel, mais aussi d'alcool. Ce ne sera pas la campagne italienne, mais plus du côté de l'Atlantique, près de Bordeaux.

Des chapitres courts, qui s'enchaînent rapidement. Un personnage qui s'adresse au lecteur dés le début, premier chapitre qui se termine par cette phrase : "Tu t'envoles pour huit heures, payées six euros quarante-sept chacune." Puis c'est ce personnage qui va nous raconter sa propre histoire, celle de sa rédemption. Ecrivain qui a abandonné la plume depuis des années, qui a sombré peu à peu dans l'alcoolisme, à un point tel qu'un 14 juillet, sa femme Myléna lui annonce qu'elle en a assez, qu'elle ne peut plus supporter  la vie avec cet homme sûrement devenu méconnaissable après 30 ans de mariage. Leurs grands enfants sont partis, d'eux aussi il semble s'être éloigné progressivement.

150 pages pour tenter de guérir et reconquérir Myléna et ses enfants. Ce sera avec les moyens du bord, ceux qu'offre la campagne landaise : travailler manuellement, s'abîmer les mains dans l'ouvrage précieux de la vigne et de la terre, affronter le froid, le réveil tôt le matin, quand il fait encore nuit. Comme un retour aux sources et aux origines, qui ne fait pas de mal, même si c'est dur, même si le patron est bourru et despotique. Après sa journée de labeur, le narrateur n'a qu'une envie et qu' une hâte : aller aux Lambrusques retrouver les habitués et  oublier la journée dans des fonds de verre. Ils sont tous là, comme des gosses qui attendent qu'une chose : jouer à la balle au prisonnier le temps de la récréation, après les cours.
Changer les habitudes, retrouver le goût de lire, celui d'écrire, trouver le courage d'affronter ses propres démons pour accepter  la lente dissolution d'un être qui a progressivement tout délaissé pour une obsession.  On voit le narrateur à l'oeuvre dans tout ça, c'est dur mais rédempteur.
Il part en voyage avec Myléna, entre dans une librairie et achète l'Iliade (le livre qui le fera renouer avec la lecture). Il écrit une lettre  très touchante à sa fille, revoit son fils devenu un homme.

L'écriture est simple, le roman est court. Pas de moment pathétique, pas de drame. Les faits, le quotidien d'un homme ordinaire, ouvrier viticole un temps, mais Eric Holder a le talent de les raconter avec une certaine poésie. Poésie de la nature, du bois et de la terre, la vigne vit sous sa plume. Un roman géorgique et touchant dans sa simplicité et sa modestie. Une lecture calme, fluide et douce. De ce livre, le lecteur ne ressortira bouleversé  ou changé, cependant on est touché par cette histoire, finalement assez banale mais où l'on entend  le lointain écho d'un long poème de Virgile qui raconterait les travaux des champs , d'un Ulysse des temps modernes qui doit se montrer capable de changer avant de regagner le coeur de sa Pénélope.

Je remercie Guillaume de l'opération Masse Critique de Babelio et les éditions du Seuil pour cette belle découverte, et vous l'aurez compris, je recommande cette lecture que j'ai bien appréciée !

Quelques extraits que j'ai aimés :
-  la "débauche" aux Lambrusques où on se retrouve pour décompresser, page 54 :
Il y a les petites veillées, ponctuées de chuchotements  dans les coins ; les moyennes, où les mots, les rires rebondissent soudain contre les murs de la salle. Enfin les grandes, que tout le monde attend, mais que personne ne peut provoquer.
Le feu a pris pour un motif inconnu, il se propage dans l'établissement. La bonne chaleur de l'Homme jette des lueurs jusque sur le trottoir, des automobilistes s'arrêtent. Jean-Pierre a assis Mario sur ses genoux - sans intention équivoque. Serge et Bruno s'affrontent dans une joute verbale en patois, soutenus par les cris de leurs admirateurs.

- le travail de la vigne, page 97 :
Dans la vigne est venu le moment d'espourguer, d'épamprer, un travail minutieux qui consiste à ôter les bourgeons prétentieux. Les quelques uns que nous laissons, à certains emplacements, s'appellent des cots. Ils pousseront en branches.
Le matin, à la fraîche, chez Marlène
[nom de la parcelle de vigne], il convient de nouer un tablier. Les rangées sont trempées de rosée. Une rivière sinue à proximité, d'où s'envole parfois un héron cendré (le même ?). Huit heures sonnent au clocher du village voisin, que le soleil détache en premier sur le bleu cru du ciel. Et tu regrettes de savoir l'heure, d'attendre la prochaine.

- la lettre à sa fille page 107 :
Comment ai-je pu laisser s'écouler autant de temps sans t'écrire (téléphoner, je n'ose pas déjà) ? J'ai l'impression d'émerger d'une longue maladie, de ne recouvrer qu'à grand-peine l'usage du stylo. Il grince sur la feuille comme s'il était rouillé, mais baste ! Je le mènerai à travers le vide papier que la blancheur défend jusqu'à te serrer dans mes bras, jusqu'à ce que tu éprouves cette sensation-là qui me manque, pour ma part, avec une intensité que tu ne peux imaginer. I miss you, "je te manque, te rate".


Par émi-lit - Publié dans : Récits
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Mercredi 7 octobre 2009 3 07 /10 /2009 21:03



Il est parfois intéressant de laisser un peu de temps entre le moment de la lecture et le compte-rendu des impressions... Cet été j'ai lu Une page d'histoire, un recueil de nouvelles de Romain Gary édité dans la collection Folio à 2 euros. (A ce propos, j'ouvre une parenthèse : je trouve que cette collection est une bonne idée pour découvir des auteurs ou les redécouvrir à travers des textes souvent peu connus et ainsi remis au goût du jour.  Cela permet de se faire rapidement une petite idée ! )
De Romain Gary, j'ai lu certains récits dont La Vie devant soi, très marquant mais je ne savais pas qu'il avait aussi écrit des nouvelles. Une page d'histoire reprend 5 nouvelles initialement publiées dans le recueil Les Oiseaux vont mourir au Pérou. Ma curiosité a été piquée !
Je l'ai lu d'une traite et lorsque j'ai refermé le livre, j'étais satisfaite de cette lecture, j'avais trouvé les nouvelles bien écrites, originales, mettant en scène des héros désabusés et parfois attachants.
Aujourd'hui je mets par écrit mon avis, pour voir ce qu'il en reste... finalement, après un mois et demi de repos, trois nouvelles sur les cinq me reviennent en mémoire : la première Le Luth, la deuxième Le Faux et la dernière Les habitants de la terre.


La première est teintée d'une douce mélancolie, histoire d'un ambassadeur en Turquie qui se découvre une nouvelle passion, le temps est lent, les descriptions à la fois brèves, soignées et piquantes. On est vite plongé dans les errances du Comte de N. et on le suit c'est avec un certain plaisir qu'on suit ses déambulations dans les souk et les bazars d'Istanboul.

Dans la seconde nouvelle, un riche collectionneur d'art découvre que son Van Gogh est un faux... S'ouvre alors une reflexion sur ce qui fait la beauté et l'authenticité d'une oeuvre d'art, mais aussi sur la beauté et l'apparence physique de l'être humain... La chute est excellente, je vous laisse la surprise ! Cette nouvelle est vraiment très bien, à la fois profonde, drôle et surprenante. Elle vaut d'être lue, pour moi c'est la meilleure du recueil.

Enfin, la dernière nouvelle, Les habiatnts de la Terre, est très sombre mais aussi très belle et poétique : à travers deux personnages qui errent dans l'Allemagne de l'après-guerre, dont une jeune fille atteinte de cécité psychologique, "Elle a fermé les yeux sur le monde, voilà. [...] Elle ne veut plus rien voir. Elle s'est réfugiée dans la cécité, comme ils disent.", Romain Gary pose implicitement et sur un ton cynique  la question suivante : ne vaut-il pas mieux parfois être aveugle plutôt que de voir (et donc être le témoin)  de ce que l'homme est capable de faire aux autres ? La question est brutale, mais elle invite à réflchir sur la confiance en l'homme et les ravages de la guerre.

Les deux autres nouvelles ne m'évoquent pas grand souvenir... mais trois sur cinq, c'est déjà pas mal ! Cependant je préfère le Romain Gary de La Vie devant soi et d'autres romans où son talent se révèle mieux...



Par émi-lit - Publié dans : Récits
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Samedi 12 septembre 2009 6 12 /09 /2009 14:37

Petit préambule… la pause blog a duré un peu plus longtemps que prévu… Toutes mes excuses à ceux qui sont passés régulièrement et ont trouvé page morte…

Mais je reviens avec plein de lectures dans la tête à restituer ici… Commençons par une lecture de vacances (pour avoir l’impression d’y être encore un peu…)

 

Alors que je traînais bien difficilement mes Kafka et Hélène Berr sur les plages de Corse, un ami me prit en pitié en me prêtant un livre un peu plus adapté au lieu où nous nous trouvions. Adapté à la plage, je vous entends, non cela ne signifie pas obligatoirement un livre léger, un roman d’amour à l’eau-de-rose, ou un Marc-Lévy-Guillaume-Musso (oui, après une très rapide étude sociologique des « lectures de plage », en tête d’affiche, et loin de tout, ces deux auteurs ont la part belle). Non, parfait pour la plage grâce à son titre : Plage de Manaccora, 16h30 (et au passage, le titre peut aussi évoquer un tube de l’été, par faux anagramme !!)

 

Ce que Philippe Jaenada nous suggère par son titre, c’est qu’un événement précis s’est produit ici et maintenant… Seraient-ce le lieu et l’heure du crime ?

Non, pas un crime mais un événement tout aussi tragique : l’incendie qui a ravagé le parc du Gargano dans la région des Pouilles en Italie, durant l’été 2003, et plus précisément la plage de Manaccora où le narrateur passait ses vacances en famille avec son fils et sa femme. Tous trois ont des prénoms atypiques : Voltaire et Ouma, les parents et Géo le fils. Cette toponymie donnera lieu à de bons traits d’humour, et permettra de dédramatiser un peu les faits tragiques dont ils seront les acteurs. On peut aussi y voir un procédé de mise à distance autobiographique, puisque ce récit l’est partiellement .

Voltaire et sa petite famille ont donc pris l’habitude de partir en vacances dans les Pouilles pour se détendre et se ressourcer, loin du stress de la vie parisienne. Vacances paisibles au soleil, plage, promenades, lectures…Mais le récit de Voltaire va se concentrer sur cette terrible journée où ces vacances si paisibles basculent brutalement dans l’horreur et la peur de ne pouvoir échapper à quelque chose d’effroyable. Nos trois héros, et avec eux de nombreux personnages secondaires formidablement croqués (touristes, habitants locaux…) vont devoir affronter cet  incendie qui ravage la forêt, le village et les plages de cette belle région sauvage. Les forces de la nature se soulèvent, il fait extrêmement chaud, le feu se propage à une vitesse impressionnante, très vite l’homme se sent impuissant face à un tel déchaînement. Que faire ? Comment réagir face à une catastrophe imminente à laquelle on n’est pas sûr de survivre ni de sauver sa famille ?…Que choisit-on d’emmener lorsqu’on ne dispose que de quelques minutes pour décider de ce qui ne sera pas réduit en cendres ? Voltaire se pose toutes ces questions, et nous fait part de ses réflexions parfois à teneur philosophique… (un clin d’œil au philosophe des Lumières ?!)

Mais on échappe à un récit tragique et pathétique grâce à une subtile narration qui mêle les événements du moment présent et les souvenirs : à chaque fois que le narrateur raconte ce qui se passe au moment où lui et sa famille sont menacés par l’incendie, il se rappelle une anecdote de sa vie « d’avant », sa vie d’écrivain parisien, de père de famille, de mari, ou bien encore avant, de célibataire endurci. Ce procédé est très efficace et contribue à la qualité du livre : au moment où on pourrait basculer dans la gravité, une anecdote souvent drôle, teintée d’autodérision et d’humour survient. La meilleure est sans doute celle sur l’Hippopotamus !

 

C’est un bon roman, bien construit, qui se lit vite. L’histoire fonctionne, le lecteur est « pris » par le rythme de la narration. Et Philippe Jaenada maîtrise l’art de la digression, ce que j’ai bien apprécié aussi.  Une très bonne lecture de plage, en somme !

 

Je n’ai pas le livre sous la main pour vous livrer les extraits qui m’ont plu, mais j’essaierai de me le procurer et de compléter cet article !


Par émi-lit - Publié dans : Récits
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