Dimanche 5 juillet 2009 7 05 /07 /2009 16:54



Ce n'est pas vraiment ma dernière lecture en date, mais c'est un livre marquant sur lequel je voulais faire un billet depuis un moment. Tâche plutôt ardue, je vous l'annonce, car que dire de plus sur ce roman qui a été encensé par la critique, a reçu l'honorable prix Pulitzer, et dont les blogueurs et avis de lecteurs ne tarissent pas d'éloges...

Ce livre, c'est La Route de McCarthy, qui n'a pu vous échapper sur les présentoirs de toutes les librairies depuis plus d'un an !


Je vais faire court pour résumer cette histoire que tout le monde connaît désormais, et qui de plus, tient en assez peu de mots : un homme et son fils marchent sur une route en direction du Sud, démunis, désœuvrés, ils semblent être les rescapés et les derniers survivants d'une catastrophe apocalyptique. 


Le malaise vient dés les premières pages. Cet homme seul avec son fils déambulent sur une route au milieu de nulle part, au milieu de ce qui semble être un no man's land, une terre desséchée, aride, brûlée, un sol où plus rien ne peut pousser ni vivre. La nature n'est plus. Plus aucune couleur. Les seules couleurs du roman seront le noir et tout un dégradé de gris... le gris des cendres, le gris des arbres morts, le gris du ciel orageux, le gris des vêtements usés et dépouillés, le gris des visages épuisés et sales... Tout est gris, infiniment gris et désespéré.

Pas de lumière, pas de lueur d'espoir, peu de vie. Qu'est-il arrivé exactement sur cette terre ? On ne le saura pas, mais on peut supposer qu'il s'est passé quelque chose qui a dû sonner comme « la fin du monde », ou la fin d'un monde, celui dans lequel nous vivons. A partir de cette hypothèse, on pourrait basculer dans la dimension fantastique, ou dans un récit de science fiction... mais dans le roman de McCarthy, tout apparaît comme bien réel, tout à coup, cette fin du monde semble tout à fait plausible pour le lecteur... étrange malaise. Catastrophe climatique, guerre qui a tout ravagé, on ne sait pas exactement ce qui a eu lieu, mais on prend conscience que cela pourrait arriver (se poser quelques minutes sur les actualités nous en convainc assez rapidement). Et que, oui, par mimétisme, on pourrait être, comme ce père et son fils les derniers survivants de cette catastrophe. Alors que ferait-on ? Comment survivrait-on ?


Nous voici pendant près de deux cents pages à suivre les pas de l'enfant et de son père. Avec eux, on ressent toutes leurs peurs, et surtout celle de mourir : de faim, de soif,  de froid, tués par les méchants... la mort guette à chaque page, à chaque pas qu'ils font sur cette fameuse route qui doit les mener vers plus de soleil, de lumière et de chaleur, certainement vers une renaissance du monde. Ils ne sont pas totalement seuls, leur cheminement est ponctué de rencontres, mais chacune de ces rencontres suscite en premier lieu la menace et la méfiance dans ce monde dévasté et dangereux. Et puis parfois, au détour de ces rencontres, un dialogue, l'auteur fait alors revivre avec talent la tradition des dialogues philosophiques, mais ne l'oublions pas,  sur fond d'apocalypse...

Défaire le campement, partir vite avec ce caddie pour seuls biens, se cacher sous terre, dans un abri découvert par hasard, ne jamais rester longtemps au même endroit, voler, piller, tuer pour survivre. Ils en sont réduits à cela. On peut se demander, à quoi leur sert-il de vouloir survivre dans ce monde presque anéanti ?  Mais voilà, ils portent le feu, ce sont les « gentils », les rescapés de ce que l'humain a de bon, et justement, d'encore humain...peut-être seront-ils la renaissance d'un nouveau peuple, moins barbare, plus réfléchi, dont cet enfant fragile et mature serait  le nouvel emblème s'ils parviennent dans le Sud, prometteur de plus de lumière et de vie.


Encore un livre qui fait réfléchir et dont on ne sort pas indemne. J'ai pourtant eu beaucoup de mal au début avec le style de l'auteur (je trouvais que les phrases étaient parfois longues et mal construites, avec beaucoup de répétitions - effet de la traduction ?) et puis j'ai finalement bien accroché et trouvé que ce style correspondait assez bien au propos. On est proche de la parabole et de la fable lors des dialogues courts et concis entre le père et son fils. A d'autres endroits, l'écriture est sèche, hachée, aride et violente... reflet de cette route et des paysages traversés.

Je suis entrée dans ce récit progressivement, mais j'ai eu du mal à en sortir. Je ne l'ai pas lu d'une traite, trop violent, trop glauque et trop sombre pour y rester plongée trop longtemps de suite. Mais ces images de désolation, le lien extrêmement fort entre ce père et son fils, les sentiments humains qui restent malgré tout ce qui meurt, les questionnements sur le Bien et le Mal, sur ce qu'est l'humain, ce dont il peut être capable, dans le pire comme dans le meilleur, la question de l'existence de Dieu... tout cela n'a pas fini de me hanter pour l'instant.


Un prix Pulitzer hautement mérité !


Quelques extraits... :


« Même si on avait su quoi faire on n'aurait pas su quoi faire. On n'aurait pas su si on voulait le faire ou pas. Supposez que vous soyez le dernier qui reste ? Supposez que vous vous soyez fait ça vous-même ?

Vous souhaitez mourir ?

Non. Mais je pourrais souhaiter être mort. Quand on est en vie, on a toujours ça devant soi.

Ou vous pourriez souhaiter n'être jamais né.

Eh bien. Les mendiants ne peuvent pas faire les difficiles.

Vous pensez que ce serait trop demander.

Ce qui est fait est fait. De toute  façon ça ne rimerait à rien de vouloir du luxe par les temps qui courent.

Sans doute que non.

Personne ne veut être ici et personne ne veut partir. Il leva la tête et regarda le petit de l'autre côté du feu. Puis il regarda l'homme. L'homme voyait ses petits yeux qui l'observaient à la lueur des flammes. Dieu sait ce que voyaient ces yeux. Il se leva pour remettre du bois sur le feu et écarta  les braises des feuilles mortes. Les étincelles rouges s'élevèrent en frémissant  et s'éteignirent là-haut dans le noir. Le vieillard but le reste de son café et  posa le bol devant lui et  se pencha, les mains tendues vers la chaleur. L'homme l'observait. Comment saurait-on qu'on est le dernier homme sur terre ? dit-il.

Je ne crois pas qu'on le saurait. On le serait, c'est tout.

Personne ne le saurait.

Ca ne fait aucune différence. Quand on meurt c'est comme si tout le monde mourrait aussi.

Je suppose que Dieu  le saurait. N'est-ce pas ?

Il n'y a pas de Dieu.

Non ?

Il n'y a pas de Dieu et nous sommes ses prophètes. »


« Quand ils repartirent il était très faible et malgré tous ses discours il était plus découragé qu'il ne l'avait jamais été depuis des années. Souillé de diarrhée, courbé sur le caddie. De ses yeux caves et hagards, il regardait le petit. Une nouvelle distance entre eux. Il le sentait. Au bout de deux jours ils arrivèrent dans une région où étaient passées les tempêtes de feu, laissant kilomètre sur kilomètre de brûlis. Dans la chaussée un agglomérat de cendre profond de plusieurs centimètres où il était difficile d'avancer avec le caddie. Le macadam au-dessous avait gonflé dans la chaleur puis était retombé. Il s'appuyait sur le caddie et regardait la longue ligne droite de la route. Les minces fûts des arbres tout le long. Les cours d'eau une boue grise. Une terre carbonisée, une terre de rien. » 


Une remarque négative quand même : l'édition de poche est truffée de coquilles (mots oubliés, fautes de frappe, etc) et c'est assez désagréable !

 

Je vous dirige vers l'avis de Leiloona qui a beaucoup aimé aussi, et celui de Stephie, intéressant également car son point de vue est différent.

 

 

Pour les images insérées dans l'article : ce sont des oeuvres de l'artiste allemand Anselm Kiefer.


La Route, Cormac McCarthy, Editions Points, 2009


 

Par émi-lit - Publié dans : Récits
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Jeudi 18 juin 2009 4 18 /06 /2009 14:08

 


 


Comme vous avez pu en avoir un aperçu à travers mes billets, mes dernières lectures n'étaient pas particulièrement joyeuses ou légères... Et les comptes rendus à venir ne relateront pas des histoires beaucoup plus gaies : La Route et Mal de pierres... Je voulais donc faire un petite pause dans les choses « graves » et m'aérer un peu la tête avant de sombrer moi-même !


Pour cela mon choix s'est porté sur une BD que l'on voit fleurir un peu partout en ce moment. Ces petits dessins qui croquent des filles assez fines dans des tons très colorés n'ont pas dû vous échapper : c'est Ma vie est tout à fait fascinante de Pénélope Bagieu. Je me suis dit une bd de filles qui a l'air drôle et bien faite, présage d'un bon moment à passer.

Le concept : un dessin et une histoire par page. Dans chacune de ces anecdotes, Pénélope Bagieu nous fait partager les petites contrariétés quotidiennes de sa vie de jeune femme de 26 ans, illustratrice à Paris. Elle est parisienne à fond, elle est un peu bobo, un peu superficielle, un  peu déjantée, un peu rêveuse, un peu envieuse de ses copines, bien sûr un peu femme-enfant... En somme, "elle", c'est un peu tout ce qui constitue « les filles » et qui permet donc aux lectrices de se retrouver très facilement au détour de ces pages. On se sent croquée, et puis on rit de ces situations parfois grotesques ou ridicules dans lesquelles on a le don de se mettre si facilement. On se sent rassurée et moins seule quand on voit que chez Pénélope aussi des farfadets viennent la nuit pour rétrécir ses habits, quand s'épiler est une scène d'une violence insoutenable pour toutes les filles, quand le grand ménage de printemps doit être préparé comme un plan de bataille tant la tâche sera ardue... Bon c'est quand même vraiment très fiiiiille, je pense qu'il y a peu d'avis masculin sur ce livre !

Le trait est fin, les couleurs vives et vivifiantes, les dessins agréables à regarder, avec une adéquation certaine entre le dessin et ce qui est raconté, même si on ne peut parler de grande innovation artistique dans le graphisme (pour ma part en tout cas).

Cette petite bande dessinée a donc rempli mes attentes : j'ai souri ou ri à chacune des pages car il y aussi une bonne dose d'autodérision, indispensable dans ce genre de récit, j'ai passé un agréable moment de détente, une pause au milieu de lectures parfois assommantes de gravité !

Je n'ai qu'un seul regret quand même : c'est que les saynètes ne se déroulent que sur une page, je  les trouve trop courtes et j'aurai bien aimé que certaines anecdotes tiennent sur plusieurs pages et soient un peu plus approfondies.


On peut retrouver les croquis de Pénélope Bagieu quotidiennement sur son site Penelope jolicoeur. Une petite page de bonne humeur et d'humour le matin, c'est pas mal pour commencer la journée ! (Sur le site, le concept une histoire/un dessin /un jour me convainc beaucoup plus).

D'autres avis sur cette BD chez Pimprenelle, Stephie , Moka et Mariel (que des filles bien sûr !).


Une page qui m'a m'a fait me souvenir que j'avais moi aussi des ampoules à changer :


 

 

Ma vie est tout à fait fascinante, Pénélope Bagieu, Le Livre de poche, 2009



 

Par émi-lit - Publié dans : Bandes dessinées
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Lundi 15 juin 2009 1 15 /06 /2009 13:18





Tout d'abord la petite histoire du choix du livre...

La couverture de ce petit livre ne m'a pas échappé sur les étals de la librairie... Un pastiche de la magnifique Vénus de Boticelli, cela interpelle. La voici les entrailles ouvertes et toute pixelisée ! Intrigant. Pourquoi ouvrir ainsi l'emblème de la pureté ?

Ensuite le titre : L'équarrissage, d'accord, Vénus est équarrie. Mais pourquoi ? Bref, une première de couverture assez originale qui m'a attirée. Et puis l'auteur, Lorette Nobécourt que j'avais envie de redécouvrir : d'elle, je n'ai lu que La Démangeaison il y a une dizaine d'années, mais je me souviens avoir beaucoup aimé ce récit qui raconte l'histoire d'une femme rongée par  une maladie de peau, une histoire de corps qui souffre...

Et enfin, je fais généralement confiance aux petites éditions Mille et une nuits, dont les couvertures sont souvent créatives et alléchantes !


J'ai donc lu ce petit OLNI - sorte de récit autobiographique -  et... ce livre est un peu spécial, c'est le moins qu'on puisse dire. J'ai aimé cette lecture, mais en parler est difficile car c'est un texte très personnel. Pas vraiment d'histoire, un seul personnage (la narratrice qui est la voix de l'auteur), ce n'est pas une fiction.

Dans ce texte, la narratrice relate une expérience d' « équarrissage » : ce qu'elle entend par ce terme réservé normalement aux animaux, c'est en quelque sorte une introspection du corps et de l'esprit. Cette expérience lui a « sauvé la vie » à un moment où elle était hantée par le suicide...

Voici la définition de l'équarrissage qu'elle nous donne :

« Il m'est arrivé ce qui arrive à chacun : il y eut un soir où la jeunesse expira.

C'est dans  cet été effroyable de souffrance que ma conscience s'est trouvée mise à nu. Oui j'ai été équarrie, et ce n'est pas rien parce que c'est justement comme de naître.

A force d'être agacée par les couteaux de la raison la peau de la conscience se fend. J'ai connu cette sorte d'équarrissage.

L'équarrissage : lorsque la peau se fend écorchée par les différents écarts entre ce qui devait être et ce qui est. Une échancrure ouverte et qui laisse la mort s'immiscer qui gangrène nos paquets spongieux d'illusions, nos croyances et notre étourdissement. [...] la peau se retourne comme un gant sur la conscience à vif. »


Bien sûr le texte est violent et glauque, mais bien écrit et il pose des questions profondes sur l'impossible, ou tout au moins le difficile saisissement de soi. Le corps a une place importante. De nombreuses pages m'ont évoqué les peintures de Francis Bacon : l'ouverture du corps humain, son déchirement, montrer l'intérieur, le découper au scalpel.


                                                                                                    

 

Regarder au fond de soi, c'est aussi ouvrir son corps. Corps qui se charge parfois (ou est chargé) de retranscrire nos émotions, nos pensées, notre lassitude. Le corps était déjà le sujet de son premier roman, on retrouve ici les mêmes thèmes, ce n'est pas un hasard puisque les deux textes ont été écrits à peu d'années d'intervalle .

Chez cet auteur, j'aime que esprit et corps soient liés. Maux mentaux qui se glissent dans le corps, que les mots se chargeront encore de retranscrire à l'extérieur. Extirper les maux de son corps, c'est aussi extirper les maux de la tête, et les mots de la pensée. Tout cela est lié. Or le corps, et la liaison corps/esprit est assez peu évoquée dans notre littérature, certainement dû à l'opposition corps/esprit qui a fondé notre pensée et notre culture et dont il est difficile de se détacher. En cela, ce livre m'a aussi fait songer à certaines œuvres d'Artaud, qui évoque beaucoup le corps, et souvent avec violence et acharnement. Poétique du corps, littérature « anatomique » en quelque sorte. Dans les deux cas, on passe par la deconstruction du corps, ou d'une partie de soi pour pouvoir renaître.


J'avis prévenu, ce n'est pas facile de parler de ce petit livre. En relisant mon commentaire , je m'aperçois qu'il peut paraître très abstrait. Le texte est assez imagé (images du corps, vocabulaire biologique et anatomique, celui de la maladie est très présent aussi), difficile d'en rendre compte. Mais j'y ai trouvé une certaine beauté, un peu de poésie dans cette façon de s'ouvrir, de se déchirer, et puis finalement de s'apaiser. Récit d'une écorchée vive, d'une souffrance in extremis. Sauvée de peu par cet équarrissage, et on peut comprendre aussi, par la mise en mots de cet équarrissage, l'écriture salvatrice.



Par émi-lit - Publié dans : Récits
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