J’ai découvert Annie Ernaux cette année en lisant son dernier livre
Les Années, publié en 2008. Cela a été une très belle découverte, de celle où on se dit « pourquoi n’ai-je pas lu
cet auteur
plus tôt ? ». J’ai trouvé ce récit original dans sa forme (on
pourrait le qualifier d’ « autobiographie collective », bien que l’expression soit assez oxymorique), touchant, émouvant et beau. Le lecteur s’approprie les événement racontés et
se rappelle ses propres souvenirs, au fur et à mesure de ceux que la narratrice évoque. Tour à tour, le lecteur est pris dans un mouvement d’émotions et de sensations : nostalgie,
mélancolie, doux bonheur ou amertume. On s’attache à la narratrice et aux personnages, mais j’ai l’impression qu’on fait également un travail sur soi en lisant ce livre, tant chaque page
peut évoquer quelque chose de la propre histoire du lecteur ; on traverse toutes ces années en faisant un retour sur soi mais aussi sur l’histoire et l’évolution de la société. Oui ,il y a
aussi quelque chose de sociologique dans ce livre… Pour faire court et pour revenir au titre du billet, j’ai donc eu envie de poursuivre la découverte de l’œuvre d’Annie Ernaux en
lisant La Place.
La Place est un court roman autobiographique publié en 1984 qui prend, pour point de départ, l’événement de la disparition de son père. Dans la vie de la narratrice, ce douloureux moment est temporellement proche de l’obtention de son CAPES de Lettres Modernes, et donc de l’entrée de la narratrice dans une nouvelle catégorie socioprofessionnelle. On comprend assez rapidement que la proximité temporelle entre ces deux événements, pourtant fruit du hasard, n’est pas anodine et prend toute une signification « psychanalytique » et « sociologique » en marquant un tournant dans la vie d’Annie Ernaux.
C’est plusieurs années après, rétrospectivement, qu’elle décide d’entreprendre le récit de la vie de son père, le sujet du livre. C’est bien un récit de vie et non pas juste un portrait élogieux, ou commémoratif. Elle part des faits, de photos ou des souvenirs pour raconter la vie de cet homme simple, travailleur manuel, d’abord ouvrier agricole puis qui est devenu propriétaire d’un café en Normandie et a fait de son mieux pour s’en sortir honorablement, et pour que « sa famille ne manque de rien ».
Pour Annie Ernaux, revenir sur la vie de son père et la raconter en insistant sur ces points, c’est un moyen de parler de son changement de classe sociale, de la rupture qui se crée entre ce qu’elle est devenue et ce que sont ses parents, sur la façon aussi de composer avec son héritage culturel, les valeurs qu’elle a reçues, le milieu dont elle est issue et le nouveau milieu social auquel elle appartient désormais dans sa vie d’adulte (mariage et profession). Ce transfuge n’a pas été simple… Passer de l’une à l’autre n’est pas évident, mais cela montre aussi le fonctionnement de « l’ascenseur social » sur 3 générations...et on peut se demander si cet ascenseur fonctionne encore aujourd’hui. pour les jeunes générations...
La voix qu’on entend dans ce livre est celle de la fêlure, de la cassure, mais aussi de l’émotion et de la mélancolie (cette douce voix qui emporte le lecteur dans un style sobre et concis, parfois froid, que j’ai retrouvée ici, comme dans Les Années). Ne pas renier ni dénigrer son passé car c’est aussi ce qui a construit l’auteur : « J’écris peut-être parce qu’on n’avait plus rien à se dire »
J’ai donc beaucoup apprécié cette deuxième lecture d’Ernaux, et comme pour Les Années (que j’ai cependant préféré à La Place), j’aime beaucoup le fait d’arriver à faire entrer le lecteur dans sa propre part d’intimité à partir de récits qui évoquent l’intimité de l’auteur. Elle explique cela dans un livre d’entretiens (L’Ecriture comme un couteau) : écrire, c’est opérer la « transformation de ce qui appartient au vécu, au moi, en quelque chose existant tout à fait en dehors de ma personne [...], quelque chose de compréhensible, au sens le plus fort de la préhension par les autres ». Tout est dit ici, bien mieux que je ne saurai le faire !
Je ne sais pas si tous les lecteurs ressentent cela, je crois que pour moi, ce qui joue aussi, c’est que les récits d’Ernaux me touchent assez personnellement.







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